lunes, 14 de junio de 2010

Mini-Mémoires

Chers anciens élèves,

Dès que j'ai su qu'il y avait cette année le 125ème anniversaire du Lycée Français de Madrid j'ai eu envie d'écrire ces MINI-MÉMOIRES. Hélas je ne savais pas encore les normes du livre de souvenirs que le Lycée compte publier et j'ai dépassé la longueur souhaitée! Je vais donc être coupée! Surtout aux passages où je raconte des travaux de groupes qui nous ont bien occupés, qui nous ont appris beaucoup de choses, à moi la première, et qui restent sans doute dans le souvenir de certains plus ancrés que les activités ordinaires! C'était pour cela que j'en parlais!...
Vous vous reconnaîtrez peut-être à l'évocation de ces souvenirs! Et de ma part, toute ma reconnaissance, chers élèves!

Maite de la Fuente


MINI-MÉMOIRES D’UN PROF DU LYCÉE

Je venais d’arriver de Paris. J’étais toute jeune encore. C’était mon premier vrai poste. Je n’avais aucune expérience, à part les stages pédagogiques de quelques mois en banlieue ou dans des grands lycées parisiens. J’étais venue avec une seule malle qui contenait tous mes trésors: notes de cours, cahiers de stages, photos de famille, quelques livres de mes auteurs préférés: Montaigne, Stendhal, Flaubert, Apollinaire. J’étais légère et heureuse, assez insouciante de ne pas parler espagnol. Je comptais sur ma maîtrise de l’italien pour l’assimiler rapidement. J’avais déjà commencé une translation d’une langue à l’autre, ce qui me permettait déjà de me débrouiller un peu…

J’habitais dans une pension de famille comme il y en avait tant à l’époque, qui sentait le propre et le savon Lagarto. Elle était tenue par deux vieilles filles dont l’une était spécialisée dans la cuisine et l’autre dans le ménage. Elles m’accueillirent chaleureusement mais comme elles apprirent que j’étais née pendant la guerre, elles se mirent inconsidérément à se lamenter sur les pauvres Allemands de Berlin ou de Dresde qui avaient été tellement sinistrés et qui avaient connu la famine. Ma maman, morte à vingt-quatre ans, avait été la première victime civile de Rouen, je compris vite que, pour moi, l’ennemi n’avait pas été le même…De toute façon je ne faisais que des balbutiements dans leur langue, il n’y avait qu’à s’accorder sur les horreurs de la guerre. Elles en avaient eu leur comptant, elles aussi, pendant la guerre d’Espagne! Elles me prêtèrent un poste de radio et me recommandèrent les fameuses conversations… de la Señorita Francis. Il s’agissait de consultations des auditrices sur des problèmes sentimentaux ou sociaux auxquelles la Señorita répondait de façon édifiante avec une sévérité et une autorité qui me sidéraient. Elle seule était en possession de la vérité, il n’y avait qu’un chemin pour se racheter du “péché”: celui du sacrifice…Moi qui venais d’un Paris où le milieu intellectuel était dominé par la gauche, moi qui avais parfois aperçu Sartre et Beauvoir au Café de Flore, moi dont le professeur de philo nous avait fait étudier en terminale la dialectique du maître et de l’esclave, Marx et Hegel, Brecht,… moi qui m’étais promenée dans les rues de Paris avec quelques fois le petit livre rouge de Mao, je croyais soudain avoir reculé dans le temps ou avoir atterri sur une autre planète. Comme il n’y avait pas grand- chose de mieux à la radio, j’ai appris l’espagnol en écoutant les séries soporifiques de Guillermo Sautier Casaseca… préférant les histoires à l’eau de rose impeccablement transmises par les voix de grands professionnels, aux jérémiades moralisatrices d’une vieille fille. Il s’avéra plus tard que c’était un homme!

En quelques mois j’avais subrepticement acquis la langue, tout au moins pour bien me débrouiller à l’oral et, peu de temps après, je pus aller sans crainte au cinéma. Il fallut plus de temps pour le théâtre, c’est un vrai seuil dans l’apprentissage d’une langue.

Quand je fais ce retour en arrière, je m’aperçois que, bien qu’élève moi-même en espagnol, pour mes élèves du Lycée qui étaient sensés avoir appris le français depuis les classes maternelles, j’étais à l’époque bien plus exigeante qu’après. La jeunesse sans doute. Je ne leur passais aucune erreur de prononciation, aucun oubli en récitation. J’avais une très bonne classe de troisième, des filles très dynamiques et intéressées: je les revois encore protestant gentiment de ma sévérité : « Mais, Madame…elle est espagnole! » ; je leur souriais mais je n’en démordais pas: les beaux textes méritaient d’être sus et dits impeccablement. Ce même groupe vint me voir l’année suivante à la naissance de ma fille.

Ces souvenirs datent de l’Ancien Lycée, 8 rue Marqués de la Ensenada, siège actuel de l’Institut Français. Édifice austère et respectable qui rappelait ceux de France. J’arrivais le matin avec ma Volkwagen flambant neuve et le gendarme de service arrêtait toujours la circulation pour me laisser passer. Je croyais devoir cette faveur à ma sympathie ou à la déférence d’un amateur devant un modèle de voiture importée qui supplantait de loin la Seiscientos en vogue à l’époque. J’appris plus tard que, le «pluriempleo» étant monnaie courante, ce même agent était aussi surveillant à la maternité de La Paz, et qu’il connaissait celui qui était devenu mon mari…

Quand je rentrais gaillardement et attaquais d’un pas alerte les premières marches de l’entrée, j’étais souvent saluée par Gregorio qui n’en revenait pas de me voir toujours sourire pour aller travailler! Il me le faisait remarquer presque à chaque fois mais j’étais si heureuse de faire ce métier, si persuadée de la chance inouïe d’enseigner dans ce lieu, dans ce milieu privilégié, dans ce pays étranger dont je connaissais si peu de choses mais qui m’accueillait les bras ouverts! J’avais eu la chance d’être prise comme « recrutée locale » et qu’un poste de français se soit libéré au dernier moment: sinon j’aurais dû rembourser au gouvernement français les indemnités importantes reçues pendant mes quatre années d’”IPES”[1]. Donc je souriais à la vie, Gregorio, à la vie, au travail, à l’Espagne, même si c’était encore celle des « serenos » et des gardes civils! J’étais déjà séduite par l’allégresse des gens malgré des conditions de vie souvent difficiles, par leur disponibilité et leur facilité à improviser, par leur respect de l’autre même s’il devait passer, parfois, par une sorte d’hypocrisie, par la courtoisie des hommes à l’égard des femmes. Il faut dire aussi que j’aimais les horaires élastiques qui étiraient la journée au lieu de l’écourter comme en France, l’incompressible besoin de socialisation que sous-tend l’habitude des petits déjeuners dans les bars et la culture des tapas… Certes, il y avait le régime, ses mesures répressives mais elles se faisaient discrètes dans la vie quotidienne: à part quelques échos de manifestations où la police montée poursuivait et matraquait les étudiants, à part les marques évidentes de censure au cinéma et au théâtre, il y avait dans la vie courante une apparence de normalité qui apaisait ma conscience: j’avais assez à faire, je construisais ma nouvelle vie.

Et les premières années passèrent bien vite. Un jour, il fallut laisser l’ancien lycée, les planchers crissant sous le poids des pas, les bureaux sur les estrades, les fenêtres immenses plus hautes que larges qui donnaient sur une cour intérieure morose. Les accès étaient devenus encombrés de voitures, le centre devenait impraticable. On emménagea dans le Nouveau Lycée. C’était comme changer de statut: des espaces immenses lui donnaient des allures de campus, des édifices modernes suscitaient dynamisme et allégresse. Nous eûmes enfin un véritable théâtre. Édifice vaste et confortable, tout un luxe. C’était une chance inouïe.

J’avais toujours aimé faire jouer des morceaux de pièces à mes élèves: faute de théâtre, nous jouions dans la classe! Je me souviens d’ailleurs d’avoir été “bluffée”, oui, c’est le mot, aucun autre de la langue soutenue n’est assez fort pour traduire ma surprise émerveillée du moment: la petite Gaëlle, élève de sixième à l’époque, fille de madame Staub, professeur d’anglais, me fit la surprise d’arriver un matin en classe en ayant préparé toute seule la première scène du Malade imaginaire de Molière. Le texte était difficile mais elle le joua avec un tel brio, une telle invention dans les mimiques, qu’elle enthousiasma la classe entière! Avec son amie Zarina, la douce, la posée, elles entraînèrent tous les autres dans leurs activités théâtrales…Gaëlle, avec ton nom d’elfe et ta vivacité de lutin, tu as beaucoup compté pour moi, tu as donné de l’assurance au jeune professeur que j’étais: la vie ne t’a pas gâtée, je voulais profiter de ce cent vingt-cinquième anniversaire du Lycée Français pour te rendre ici un hommage personnel.

Et maintenant nous avions un vrai théâtre! Je sautai sur l’occasion: je proposai à mes élèves de troisième de jouer la pièce de Giraudoux: Intermezzo. Ce furent de longues répétitions, il fallait dominer la gestuelle, corriger les accents espagnols trop prononcés, savoir se tenir devant un public… J’étais novice, j’apprenais sur le tas, à des années-lumière de collègues qui viendraient par la suite, spécialistes en la matière. Mais il s’agissait seulement de donner le goût des textes, de les faire vivre, d’en tirer des réflexions. C’était notre challenge. Nous savions, élèves et prof, que nous étions des amateurs mais l’enthousiasme suppléait toutes nos lacunes. Nous fîmes la représentation sans rideau et sans décor car le théâtre était à peine fini. Heureusement que Miguel Bosé, qui montait sur les planches lui aussi – il était dans le second cycle mais avait demandé à participer -, eut la gentillesse de venir le matin avec un camion chargé de branchages pris dans la propriété de ses parents et de quelques meubles indispensables comme une table et des chaises! Les scènes comiques furent très réussies, je me souviens des deux sœurs Lagarrigue qui brillèrent par leur verve… je sus par la suite que Rose était devenue l’impresario de Miguel. On nous avait autorisés à prendre une petite participation au public. Avec le bénéfice, toute la troupe se retrouva au restaurant Cesare pour fêter le succès avant de se disperser pour les vacances. Miguel nous annonça pendant le repas qu’en quittant le Lycée il pensait se consacrer au cinéma. Il avait encore cette tendresse de l’enfance dans un corps d’adolescent sculpté par la danse et une politesse exquise. Je fus étonnée et heureuse pour lui qu’il ait trouvé sa voie ensuite dans la chanson et devint la coqueluche de milliers de fans. Je suppose qu’il y a trouvé son bonheur. Je dois confier aussi que je ressentis une énorme fierté longtemps plus tard quand, assistant à la première du film sur Géricault, je l’entendis lire dans les règles de l’art une partie du long poème de Victor Hugo “Mazeppa”. C’est dire qu’il respectait les diérèses et les “e” sonorisés alors que de grands comédiens en France en étaient souvent incapables depuis Gérard Philippe! Et le ton y était, sans excès dramatique, sobre, juste. Je le vis et le félicitai à la sortie.

Je me souviens aussi des énormes yeux bleus d’Oscar Ladoire, ouverts tout grand au premier rang pendant qu’il buvait mes paroles ou se laissait porter par la fascination d’un texte que je lisais! Rien d’étonnant à ce qu’il soit devenu comédien avec cette sensibilité à fleur de peau qu’il avait, et cette grâce extrême qui était encore le privilège de l’enfance. Souvent je pense au roi Ferrante de Montherlant, dans La Reine Morte, qui reprochait à son fils Pedro de l’avoir perdue trop tôt, cette grâce si précieuse octroyée par la nature à certains enfants. Oscar Ladoire était de ceux-là et ce n’est pas sans nostalgie que je revois sa gracieuse frimousse étonnée pleine de tous les espoirs de la vie.

Il y eut aussi Javier Moro, j’ai envie d’écrire, en retrouvant un réflexe homérique, ce «protégé des Dieux» ou «le préféré des Muses» car, aussi charmant et sensible que les autres, il deviendra par la suite un écrivain à succès: buter sur des colonnes de ses livres dans les librairies ou les grands magasins, me remplit d’orgueil aujourd’hui ; je n’en crois pas mes yeux, ce nom si familier sur la première de couverture! Je le revois encore au pied de mon bureau me disant adieu jusqu’à la rentrée prochaine : il partait avec une bourse Zélidja explorer le Grand Nord! Je me souviens de l’avoir envié pour cette aventure qui s’offrait à lui. Il partait pour «un autre quelque part» qui allait le mettre sur sa propre voie.

Je m’excuse de ne citer que quelques noms d’élèves, souvent les plus connus depuis, en Espagne du moins: j’ai une mémoire plus visuelle qu’orale et j’ai eu le malheur de perdre dans un déménagement la caisse où j’avais tous mes carnets de notes… ce n’est peut-être pas plus mal…mais cela m’aurait permis de retrouver beaucoup de traces précieuses. Je tiens à dire cependant que, si les bons élèves restent plus facilement gravés dans la mémoire des profs, et pour cause, ce n’est pas une règle absolue : beaucoup d’autres se font remarquer pour des traits tout aussi appréciables que la qualité de bon élève et j’ai personnellement été souvent sensible à des personnalités appuyée ou à des caractères difficiles. À ceux mêmes qui m’en ont fait voir, parfois, et que je reverrais volontiers avec un sourire attendri…

Et puisque l’on en est aux résultats, aux rapports profs-élèves, je tiens maintenant à faire une mention particulière d’une sorte d’élèves qu’il me tient à cœur de mentionner ici: je veux parler de ceux qui, mauvais ou médiocres en français parce qu’ils n’avaient aucune aide chez eux ou qu’ils avaient accumulé des lacunes inexplicables dans les petites classes, étaient cependant bons ou excellent dans d’autres disciplines. Avec le temps et par la force des choses, j’étais devenue moins exigeante et je comprenais mieux les difficultés de ces élèves qui savaient cependant se battre jusqu’au bout. Quand je pense au handicap que représente une langue quand il faut la pratiquer mais qu’elle vous échappe, dans sa richesse et sa complexité, quand je pense aux acrobaties mentales qu’il faut faire en math et en physique, et ailleurs aussi pour maîtriser des énoncés, je les admire d’autant plus d’avoir persévéré. Je regrette si je les ai parfois malmenés, j’ai souvent été maladroite, j’en conviens, et les admire d’avoir, malgré, une scolarité bancale, brillamment réussi. Ils en sont doublement méritoires.

Maintenant, vous allez m’excuser de ces considérations qui vont suivre, de ces mini-mémoires qui risquent de s’éterniser… Je voudrais secouer le temps pour que des évocations de certains travaux faits en classe avec moi nous rappellent d’excellents souvenirs et nous relient à travers tout ce qui nous a séparés depuis. Car je sais par expérience que ce sont les activités qui sortent de l’ordinaire qui accrochent davantage la mémoire…

Un vaste travail d’abord, que j’avais voulu englobant tous mes niveaux de classes de la sixième à la première. Et qu’il y eût interférence, d’un groupe à l’autre. C’était au moment où le structuralisme permettait des perspectives pédagogiques nouvelles ; je décidai donc d’en appliquer les méthodes à un travail sur les contes, les mythes et les légendes. Ainsi, le jour de la présentation, nous avons découvert des petits sixièmes capables d’expliquer à leurs aînés la structure des vrais contes populaires en s’amusant et sans en perdre la magie, pendant que les grands de troisième ou de première découvraient aux autres l’univers sombre des mythes et ses profondeurs. Le vert de l’espoir et le noir de la fatalité se disputaient les panneaux de l’exposition pour laquelle vous avez redoublé d’enthousiasme. Vous, mes élèves de ce temps-là, car maintenant je m’adresse à vous directement comme je m’adresserai dans un instant à d’autres, mais je veux que cet appel soit spécifique, une sorte de clin d’œil à toi en particulier qui me lis et te reconnais peut-être dans ces souvenirs. Peut-être es-tu ce petit guide de sixième que je revois faisant repérer sur le texte même d’un conte de Grimm affiché, les indispensables fonctions d’éloignement et les épreuves successives du héros, si ce n’était le phénomène de triplication[2]. Peut-être es-tu celui qui avait rapporté de chez lui un magnifique album de contes russes qui, miraculeusement se prêtaient à tous les repérages structuralistes, en plus de ses magnifiques illustrations…Toi ou un autre, mais vous aviez tous participé et si vous ne vous souvenez de moi que pour cette activité, cela veut dire que j’ai gagné !

Il y eut aussi au Reina Sofía la visite de l’exposition de Botero. Il était encore peu connu, surtout en Europe. J’étais allée quelques années avant à Bogota. On m’avait fait voir sa maison. J’ai honte de dire que je le connaissais à peine à l’époque. Mais l’exposition m’enthousiasma, surtout par le profit pédagogique que je devinai pouvoir en tirer. Certes, elle était bien plus facilement abordable que celle que nous avions vue sur le surréalisme, qui demandait beaucoup plus d’efforts intellectuels et avait exigé au préalable une longue fréquentation des textes. Avec Botero, mes grands élèves de première, vous fûtes tout de suite conquis par le choc de la démesure et le clin d’œil de l’humour. Vous fîtes au retour un travail de recherche : peinture figurative ? naïve ? dépassement du figuratif ? Vous avez recueilli et regroupé tous les éléments de recherche. Et puis nous nous sommes aperçus que notre travail sur Botero nous donnait la clé d’un exercice entre tous difficile : la fameuse dissertation à laquelle on tient tant dans l’enseignement français. On avait ainsi la thèse : il peint le réel, mais aussi l’antithèse : il ne peint pas le réel, il y avait autre chose ; et la synthèse : quel était le sens de tout cela ? profondeur et pouvoirs de l’art… Botero non seulement vous a fait passer une matinée agréable et différente, il vous a aussi permis de moins appréhender l’épreuve de français du bac !

Et puis il y eut l’Equipo Crónica !

Comme tous les professeurs, j’ai fait des erreurs dans ma vie professionnelle, j’ai visé trop haut parfois, j’ai assommé certains élèves, moins passionnés que moi. Mais avec l’Equipo Crónica, nous sommes tombés sur une mine d’or. Je suis certaine qu’aucun de mes anciens élèves qui a travaillé avec moi sur ces deux peintres valenciens de la fin du franquisme et de la Transition n’entend aujourd’hui parler de ce groupe ou de Manolo Valdés - son compagnon, Rafael Solbes est mort depuis – sans dresser l’oreille et voir défiler dans sa tête une quantité d’images et de tableaux célèbres qui ont peut-être été les bases d’une plus solide culture picturale ultérieure. Car, avec l’Equipo Crónica, nous avons appris tous ensemble. Moi la première, avec vous. Et pas seulement nous d’ailleurs, plusieurs collègues de dessin : Michel Desfeux, Lola Pestaña et surtout nos irremplaçables bibliothécaires-documentalistes : Sylvie Lalande, l’efficace, la dévouée et Michèle Penalva, l’hispaniste, la curieuse, la philosophe.

Nous sommes allés voir l’exposition au Reina Sofía où on commençait à nous connaître…Une peinture de groupe, comme cela avait été à la mode autour des années soixante. Des tableaux figuratifs qui peignaient le monde moderne mais avec de nombreux emprunts, aussi bien aux grottes d’Altamira qu’aux peintres les plus contemporains. Un régal pour les yeux, une approche facile qui vous parlait de votre époque et un balayage extrêmement riche de toute la culture occidentale car, en plus de la peinture proprement dite, il y avait des références au cinéma, surtout aux séries noires américaines, à la musique, à la sculpture et même à l’écriture, bref à tous les arts.

Il fallait donc aller un peu plus loin et exploiter ce patrimoine étonnant qui nous était offert comme sur un plateau. Après une longue mise au point nous décidâmes simplement de rechercher les tableaux dans les tableaux et d’identifier aussi les autres références. Une fois cette première étape franchie, pourquoi ne pas faire partager nos découvertes et faire en retour notre exposition au Lycée ? Nous prîmes possession de tous les lieux vitrés du patio et des salles de la cafeteria. Sur chaque tableau du catalogue affiché sur un grand panneau, les différents emprunts apparaissaient et étaient identifiés clairement. On les avait ordonnés par thèmes et à chaque thème correspondait là aussi une couleur de fond. Il y avait la dominante Velasquez et le siècle d’or, avec la critique sociale et politique qui s’ensuivait, la dominante Picasso et les cubistes avec la satire du franquisme, la dominante expressionnisme allemand avec la dénonciation de la guerre et du fascisme, les modernes et la peinture engagée contre les répressions de tout ordre… et d’autres encore. Et il y avait aussi des tableaux dont l’unité était la correspondance entre les arts. Bref, des ressources infinies qui avaient été exploitées le mieux possible pendant de nombreuses séances de travaux dirigés en bibliothèque. Ce travail avait duré pendant tout le reste de l’année. Le résultat décupla nos attentes par l’attention très sérieuse du public.

Cependant ce n’est pas du succès apparent que je veux parler ici. Ce que nous a apporté ce travail de longue haleine a été un enrichissement considérable de notre savoir, le mien en premier car, sur beaucoup de points, je n’en savais pas beaucoup plus que mes élèves et toute l’année a été un très long partage. Je me souviendrai toujours de cet élève qui arrivait en classe avec un gros livre d’art sous le bras et qui me criait depuis la porte : « Madame, j’ai trouvé… ». C’était un morceau de tableau qu’il n’y avait pas moyen de repérer malgré les bonnes volontés de toutes sortes. Alors l’élève qui enfin dévoilait ce secret faisait soudain figure de héros, il était presque acclamé et je crois que, de sa vie, il n’oubliera ce triomphe ! Ainsi avons-nous longtemps travaillé ensemble, nous épaulant mutuellement et créant entre nous des liens inoubliables.

Et je dois raconter ici en guise de dénouement quelque chose qui m’est arrivé entre-temps et qui nous obligea tous à réfléchir avant de clore notre travail : j’avais été envoyée à Valence pour un stage et j’avais quelques heures avant de reprendre l’avion. Je décidai donc de me rendre au fameux IVAM[3] pour voir ce qu’il y avait de nouveau. Des œuvres d’un peintre français dont le nom ne me disait rien : Jean Hélion, y étaient exposées. Mon temps était un peu limité donc j’arpentai les salles d’un pas alerte quand, soudain, je m’arrêtai figée : je me trouvai devant les fameux parapluies dont l’un apparaissait dans le tableau de l’Equipo Crónica intitulé « À Maiakovski » et que personne n’avait encore été capable d’identifier ! Pas ceux de Magritte, bien sûr, tous les élèves les connaissaient et ils avaient bien fouillé dans son œuvre pour voir s’il n’en avait pas fait d’autres… et voilà que, comme tombés du ciel, ces parapluies m’étaient offerts ! Inutile de dire la joie de tous, le lundi à mon retour et quelle belle occasion ce fut de réfléchir sur la culture qui est plutôt curiosité, disponibilité d’esprit, ouverture au monde que savoir encyclopédique…Mon désir est que tous mes élèves aient pu par la suite rencontrer ce genre de bonheur.

Je veux arrêter là ce défilé de performances de groupes : il risquerait de passer pour un étalage facile. Simplement je crois, pour être sincère, qu’en dehors de cela et pour en revenir à sa vraie vocation, le moment sublime du professeur de français qui aime les textes, c’est cet instant inoubliable où toute une classe est rivée à ses yeux dans un silence religieux et qu’il lit un passage à haute voix. La nuit biblique peut alors s’étendre subrepticement sur la classe avec son parfum d’asphodèles, les étoiles d’un autre ciel scintiller pour tous pendant que Ruth, couchée aux pieds de Booz, s’étonne... Un bruit de char qui s’élève sur un rivage, un jeune homme sain et sportif en tient les rênes, encore insouciant des complications de l’amour, c’est Hippolyte dans la splendeur de son adolescence...Une femme mûre qui ne voit plus que son beau-fils en filigrane sous les traits de son mari, qu’elle dit aimer, c’est Phèdre déchirée, amante malgré elle...L’harmonie des sonorités, la magie du rythme, la poésie des non-dits, il y avait tant à découvrir, tant de personnages, tant de passages lus et relus et toujours aussi neufs pour moi.

Certes, je peux toujours les relire, me rassasier du Mal-Aimé, des éclairs de poésie pure d’Éluard, ce ne sera jamais plus pareil : je n’aurai plus l’étonnement de votre regard, l’adhésion de tout votre être devant ces paroles d’autrui sortant de ma bouche. Alors, c’est pour tous ces moments intenses, nombreux dans ma carrière, que je tiens à vous remercier ici, vous tous, mes anciens élèves qui les avez rendus possibles et qui, j’en suis sûre, en avez gardé quelques traces...

Marie-Thérèse BITAINE DE LA FUENTE
Décembre 2009

P.S. Au risque d’allonger un peu trop ces mémoires, mais j’espère qu’on me le pardonnera, je veux rendre compte ici d’une expérience récente qui vient un peu contredire ce que vous venez de lire : la dernière séance de ces rencontres que Michèle Penalva organise régulièrement deux fois par trimestre, après les cours, à six heures du soir, entre élèves, professeurs et personnel du Lycée intéressés ou disponibles, et qui était une séance de lectures libres. Michèle me propose d’abord de lire une page du Violon de maman où je parle de ces élèves si parfaitement beaux en juin à la fin des cours et que vous retrouvez en septembre, montés en graine et boutonneux ! Et puis elle se ravise et me demande de lire la première page de ces Mini-mémoires...

Et pour quelques minutes, un peu isolée dans le cercle attentif que vous formiez devant moi, chers élèves de terminale qui n’étiez pas les miens, que je ne connaissais pas, qui m’avez écoutée sans un souffle, après une longue journée de travail, j’ai ressenti cette vibration, cette tension totale des regards, cette connivence qui n’a pas de prix et justifie l’écriture. Merci à tous.
[1] IPES : Institut des Professeurs de l’Enseignement Secondaire qui offrait à ses étudiants un véritable salaire

[2] Triplication : la répétition à effet incantatoire de formules ou de situations identiques

[3] IVAM : Institut Valencien d’Art Moderne

2 comentarios:

  1. LES VIEILLES FILLES

    J'aime les vieilles filles. Et lorsqu'elles sont laides, c'est encore mieux.

    Les vieilles filles laides, acariâtre, bigotes ont les charmes baroques et amers des bières irlandaises. Ces amantes sauvages sont des crabes difficiles à consommer : il faut savoir se frayer un chemin âpre et divin entre leurs pinces osseuses. Quand les vieilles filles sourient, elles grimacent. Quand elles prient, elles blasphèment. Quand elles aiment, elles maudissent. Leurs plaisirs sont une soupe vengeresse qui les maintient en vie. Elles raffolent de leur potage de fiel et d'épines. Tantôt glacé, tantôt brûlant, elles avalent d'un trait leur bol de passions fermentées. Les vieilles filles sont perverses. C'est leur jardin secret à elles, bien que nul n'ignore leurs vices.

    Les vieilles filles sont des amantes recherchées : les esthètes savent apprécier ces sorcières d'alcôve. Comme des champignons vénéneux, elles anesthésient les coeurs, enchantent les pensées, remuent les âmes, troublent les sangs. Leur poison est un régal pour le sybarite.

    L'hypocrisie, c'est leur vertu. La médisance leur tient lieu de bénédiction. La méchanceté est leur coquetterie. Le mensonge, c'est leur parole donnée. Elles ne rateraient pour rien au monde une messe, leur cher curé étant leur pire ennemi. Le Diable n'est jamais loin d'elles, qui prend les traits de leur jolie voisine de palier, du simple passant ou de l'authentique Vertu (celle qui les effraie tant). Elles épient le monde derrière leurs petits carreaux impeccablement lustrés. Elles adorent les enfants, se délectant à l'idée d'étouffer leurs rires. Mais surtout, elles ne résistent pas à leur péché mignon : faire la conversation avec les belles femmes. Vengeance subtile que de s'afficher en flatteuses compagnies tout en se sachant fielleuses, sèches, austères... C'est qu'elles portent le chignon comme une couronne : là éclate leur orgueil de frustrées.

    Oui, j'aime les vieilles filles laides et méchantes. A l'opposé des belles femmes heureuses et épanouies, les vieilles filles laides et méchantes portent en elles des rêves désespérés, et leurs cauchemars ressemblent à des cris de chouette dans la nuit. Trésors dérisoires et magnifiques, à la mesure de leur infinie détresse. Contrairement aux femmes belles et heureuses, elles ont bien plus de raisons de m'aimer et de me haïr, de m'adorer et de me maudire, de lire et de relire ces mots en forme d'hommage, inlassablement, désespérément, infiniment.

    Raphaël Zacharie de IZARRA

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